Le PAPE DICTATEUR par Marc-Antoine Colonna

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Le PAPE DICTATEUR par Marc-Antoine Colonna

Message par Gilbert Chevalier le Mar 9 Jan - 16:08

Le PAPE DICTATEUR
Marc-Antoine Colonna


Vous pouvez tromper tout le monde parfois, et certains d'entre eux tout le temps, mais vous ne pouvez pas tromper tout le monde tout le temps.
Abraham Lincoln

INDEX

Introduction
1. La mafia de Saint-Gall
2. Le Cardinal d'Argentine
3. Réformer ? Quelle réforme ?
Illustrations
4. Battre un nouveau chemin (crocheté)
5. Pitié ! Pitié !
6. Kremlin Santa Marta

INTRODUCTION

Si vous parlez aux catholiques de Buenos Aires, ils vous parleront du changement miraculeux qui a pris le contrôle de Jorge Mario Bergoglio. Leur archevêque, sournois et discret, s'est transformé du jour au lendemain en le souriant et joyeux Pape François, l'idole du peuple avec lequel il s'identifie si pleinement. Si vous parlez à quelqu'un qui travaille au Vatican, ils vous parleront du miracle à l'envers. Quand les caméras de publicité sont éteintes, le Pape François se transforme en une autre figure : arrogant, dédaigneux des gens, prodigue du mauvais langage et célèbre pour ses accès de colère furieux connus de tous, des cardinaux aux chauffeurs.

Comme le disait lui-même le Pape François le soir de son élection, les cardinaux du Conclave de mars 2013 semblaient avoir décidé d'aller « jusqu'aux extrémités de la Terre » pour choisir leur Pape, mais la prise de conscience est en train de se faire qu'ils n'avaient pas eu la peine de vérifier leur marchandise. Au début, il semblait une bouffée d'air frais, ses refus de la convention étant les signes d'un homme qui allait apporter une réforme audacieuse et radicale dans l'Église. Au cours de la cinquième année de son pontificat, il apparaît de plus en plus clairement que la réforme n'est pas menée à bien. Au lieu de cela, ce que nous avons est une révolution dans le style personnel, mais une révolution qui n'est pas une révolution heureuse pour ce que les catholiques considèrent comme le poste le plus sacré sur Terre. Les catholiques conservateurs s'inquiètent des changements que François semble introduire dans l'enseignement moral, tandis que les libéraux sont insatisfaits parce que ces changements sont vaguement exprimés et ne vont pas assez loin. Mais au-delà de ces craintes, il y a des fautes qui devraient faire bouger tous les catholiques concernés par l'intégrité de l'Église et la charge papale. Après près de cinq ans de pontificat, François démontre qu'il n'est pas le dirigeant démocratique et libéral que les cardinaux pensaient élire en 2013, mais un tyran papal comme on n'en a pas vu depuis des siècles. Aussi choquante que puisse être l'accusation, elle est étayée par des preuves incontestables. Ce livre retrace les réformes ratées qui ont faussé les espoirs placés en François et décrit en détail le règne de la peur au Vatican que le Pape d'Argentine a introduit.

1. LA MAFIA DE SAINT-GALL

Danneels révèle tout dans une interview télévisée


Après plus de quatre ans du pape François Bergoglio, on dit plus fréquemment et plus ouvertement que l'étrange situation du Vatican d'aujourd'hui ne ressemble à rien de moins qu'à un roman de Dan Brown, avec des complots d'éminents ecclésiastiques, des scandales financiers et sexuels et des intérêts bancaires internationaux louches. Alors que beaucoup espèrent que le pape François relâchera les doctrines et les pratiques traditionnelles de l'Église, il est surprenant de constater que peu d'attention a été accordée à une remarque de l'un des prélats les plus élevés et les plus puissants du monde occidental, à savoir qu'il a été élu par une "mafia" libérale, un groupe d'évêques et de cardinaux progressistes qui avaient travaillé pendant des années pour parvenir exactement à cette fin.

Loin d'être une accusation des conservateurs de l’Église, le terme a été utilisé pour la première fois dans une interview télévisée (1) en septembre 2015 par le Cardinal Godfried Danneels, archevêque retraité mais toujours très influent de Malines-Bruxelles. Danneels a dit qu'il avait fait partie pendant des années de ce groupe qui s'était opposé au Pape Benoît XVI tout au long de son règne. Le groupe a travaillé, a-t-il dit, à la création d'une Église catholique « beaucoup plus moderne » et à l'élection de l'archevêque de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio, comme pape. Un examen du contexte de ces commentaires extraordinaires peut donner un aperçu de la nature de la politique ecclésiastique actuelle, en particulier dans les cercles épiscopaux européens libéraux.

(1) Article paru dans LifeSiteNews, 25 septembre 2015, Jeanne Smits, « Le cardinal Danneels admet faire partie de la "mafia" cléricale qui a comploté l'élection de François ». https://www.lifesitenews.com/news/cardinal-danneels-admits-being-part-of-clerical-mafia-that-plotted-francis


La mafia de Saint-Gall ?
Qu'est-ce que c'est, quand a-t-elle été formée, par qui et pourquoi ?


« Le groupe de Saint-Gall est en quelque sorte un nom chic », a dit Danneels, pour le plaisir du public. « Mais en réalité, nous nous sommes appelés nous-mêmes et ce groupe : la mafia. » Le cardinal parlait dans une émission de télévision belge. Dans la brève vidéo téléchargée sur internet contenant les remarques de Danneels, une voix off résumait la nature du groupe qui « se réunissait chaque année depuis 1996 » à Saint-Gall, en Suisse, à l'invitation de l'évêque de la ville, Ivo Fürer et du célèbre jésuite et universitaire italien, le cardinal Carlo Maria Martini, archevêque de Milan.

« Ensemble, ils organisèrent la "résistance" secrète contre le cardinal Ratzinger, alors bras droit de Jean-Paul II », à la tête de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

« Lorsque le pape Jean-Paul II mourut en 2005, le groupe poussa déjà le pape actuel [François] au devant de la scène », bien que cette première tentative échoua à mettre Jorge Mario Bergoglio sur le trône. Face à l'élection de Ratzinger comme Pape Benoît XVI, « Danneels ne pouvait guère cacher sa déception », dit le narrateur.

Danneels a donné l'interview pour promouvoir sa biographie autorisée, et a ajouté que le groupe de Saint-Gall avait des évêques et des cardinaux, « trop nombreux à nommer ». Mais tous poursuivaient le même objectif général : la mise en œuvre d'un agenda « libéral/progressiviste », l'opposition au Pape Benoît XVI et la direction d'un conservatisme doctrinal modéré. Bien qu'on ait nié plus tard que le groupe était secret, Danneels a dit : « Les choses ont été discutées très librement ; aucun rapport n'a été fait pour que tout le monde puisse se défouler. »

Le programme a interviewé le biographe de Danneels, Jurgen Mettepenningen, en disant que d'ici 2013, avec la démission de Benoît XVI : « Vous pouvez dire qu'à travers sa participation à ce groupe, le Cardinal Danneels a été l'un de ceux qui ont été les pionniers du choix du Pape François. »

Les auteurs de la biographie de Danneels ont cité les préoccupations du groupe comme « la situation de l'Église », « la primauté du Pape », « la collégialité » et « la succession de Jean-Paul II ». Le Vaticaniste anglais Edward Pentin écrit qu'ils « ont également discuté du centralisme dans l'Église, de la fonction des conférences épiscopales, du développement du sacerdoce, de la moralité sexuelle [et] de la nomination des évêques ». Un schéma plus ou moins identique à celui qui devait être rendu public aux deux Synodes sur la Famille convoqués par le Pape François en 2014 et 2015.

La biographie autorisée du cardinal a été co-écrite par Mettepenningen et Karim Schelkens. La biographie de Danneels, l'un des prélats catholiques les plus puissants d'Europe et l'une des voix dominantes du camp libéral dominant de l'épiscopat européen, présentait un grand intérêt public. L'existence et le but général de la "mafia" de Saint-Gall ont été confirmés le lendemain par Schelkens dans un entretien avec une station de radio locale de Saint-Gall (2).

Pentin résume, en écrivant dans le National Catholic Register (3) : « Les personnalités et les idées théologiques des membres divergeaient parfois, mais une chose les unissait : leur aversion pour le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le Cardinal Joseph Ratzinger. »

Pentin a écrit : « Le groupe voulait une réforme radicale de l'Église, beaucoup plus moderne et actuelle, sous la direction de Jorge Bergoglio, le pape François. Ils ont eu ce qu'ils voulaient. » Pentin ajoute dans un article ultérieur que si le groupe de Saint-Gall a officiellement cessé ses réunions en 2006, il ne fait aucun doute que son influence s'est poursuivie jusqu'en 2013. « On peut dire sans se tromper qu'il a aidé à former un réseau qui a ouvert la voie au moins sept ans plus tard à favoriser le Cardinal Bergoglio au Conclave. »

En 2015 (4), l'auteur allemand et expert du Vatican Paul Badde l'a confirmé en disant (5) qu'il avait reçu des « informations fiables » que trois jours après l'enterrement du pape Jean-Paul II, les cardinaux Martini, Lehmann et Kasper d'Allemagne, Backis de Lituanie, van Luyn des Pays-Bas, Danneels de Bruxelles et Murphy O'Connor de Londres « se sont réunis à la Villa Nazareth de Rome, la maison du cardinal Silvestrini ; ils discutèrent ensuite en secret d'une tactique pour éviter l'élection de Joseph Ratzinger. »

Suite aux révélations de Danneels, une lettre (6) quelque peu confuse est apparue du diocèse de Saint-Gall qui a partiellement rétracté l'affirmation selon laquelle le groupe avait influencé la démission du pape Benoît XVI. La lettre confirmait que l'élection de Jorge Bergoglio comme Pape François en 2013 « correspondait à l'objectif poursuivi à Saint-Gall », notant que cette information provenait de la biographie du Cardinal Danneels. « Cela est confirmé par l'évêque Ivo Fürer », poursuit la lettre, qui a dit que sa « joie au choix de l'Argentin n'a jamais été un secret ».

La biographie de Danneels dit que le groupe a commencé à se former bien avant 1996. En 1982, Danneels a assisté pour la première fois aux réunions du Conseil des Conférences Épiscopales d'Europe (CCEE) et a rencontré Martini et Ivo Fürer, qui est décrit comme « le secrétaire zélé et discret du CCEE ». Martini a pris les rênes du CCEE en 1987 ; sa direction était décidément libérale et, en 1993, le pape avait décidé que le secrétaire du groupe serait un évêque nommé par Rome, que les prélats curiaux assisteraient aux réunions et enfin que le lieu devrait être déplacé à Rome.

En 1993, le pape transféra la présidence du CCEE des mains de Martini à celles de Miroslav Vlk, archevêque de Prague. Il est possible que cela ait été provoqué par la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'Union soviétique, avec la volonté d'impliquer les évêques d'Europe de l'Est. Vlk n'aurait probablement pas été intéressé par le type de réforme cher à Martini et Hume.

Ces changements ont gêné le CCEE comme véhicule de pression libérale sur l’Église et c'est à partir de cette période que Danneels s'en est dégagé. Le groupe de Saint-Gall a commencé à se réunir en 1996 à l'invitation d'Ivo Fürer – nommé évêque de Saint-Gall en 1995 – trois ans après ce changement de direction.

Plus tard, les deux biographes de Danneels ont partiellement rétracté leur description du groupe de Saint-Gall en tant que groupe de "lobby" libéral. Mais même ainsi, la même ambiguïté que dans la lettre du diocèse de Saint-Gall qu'ils ont citée dans leurs déclarations. Le 26 septembre 2015, Pentin rapportait (7) que les biographes avaient répété la lettre officielle du diocèse, disant que « l'élection de Bergoglio correspondait aux objectifs de Saint-Gall ; il n' y a aucun doute là-dessus. Et l'esquisse de son programme était celle de Danneels et de ses confrères qui en discutaient depuis dix ans. » Ils ont déclaré que l'échec de l'élection de Bergoglio en 2005 a entraîné la dissolution du groupe. Pentin souligne toutefois que certains membres de Saint-Gall ou leurs proches ont été nommés plus tard par le biographe pontifical anglais Austen Ivereigh, dans le cadre du "Team Bergoglio", le groupe de cardinaux qui a finalement mené à bien le projet de Saint-Gall au Conclave de 2013.

(2) Rapport dans FM1 Today, 29 Septembre 2015 : "Geheime Papstwahl in St. Gallen" ("Élections papales secrètes à Saint-Gall"). http://www.fm1today.ch/geheime-papstwahl-in-st-gallen/36070

(3) Article dans National Catholic Register, 24 Septembre 2015 : Edward Pentin, "Cardinal Danneels Admits to Being Part of 'Mafia' Club Opposed to Benedict XVI".
http://www.ncregister.com/blog/edward-pentin/cardinal-danneels-part-of-mafia-club-opposed-to-benedict-xvi

(4) Article dans LifeSiteNews, 24 Octobre 2015 : Maike Hickson, "The themes of the 'Synod, the themes of the Sankt Gallen 'Mafia club"'. https://www.lifesitenews.com/opinion/the-themes-of-the-synod-the-themes-of-the-sankt-gallen-mafia-club

(5) Rapport de Catholic News Agency Deutsch, 10 Octobre 2015 : Anian Christoph Wimmer, "Was Paul Badde über die Gruppe 'Sankt Gallen' wusste - Und : Wer die Synode entscheidet". ("Ce que Paul Badde savait du groupe de Saint-Gall – Et : Qui décide du Synode.") http://de.catholicnewsagency.com/story/was-paul-badde-uber-die-gruppe-sankt-gallen-wusste-und-wer-die-synode-entscheidet-0085

(6) http://www.bistum-stgallen.ch/download_temp/Erkl%E4rung%20em.%20Bischof%20Ivo%20F%FCrer.pdf

(7) Article dans National Catholic Register, 26 septembre 2015 : Edward Pentin, « Les biographes du cardinal Danneels retirent les commentaires sur le groupe de Saint-Gall. Mais l'affirmation du cardinal selon laquelle le groupe secret de type mafieux existait et s'opposait à Joseph Ratzinger tient toujours. » http://www.ncregister.com/blog/edward-pentin/st.-gallen-group-not-a-lobby-group-say-authors



Qui est qui ?
Membres dirigeants et leurs qualifications


Principalement, les prélats du groupe se préoccupaient d'empêcher l'élection de Ratzinger au Conclave en 2005. Mais, plus généralement, il n'est pas difficile de déterminer à partir de l'examen de leur carrière dans quelle direction les membres de la mafia de Saint-Gall espéraient orienter l’Église sur ces questions cruciales. L'idée était simple : rassembler ces puissants prélats aux vues similaires pour utiliser leurs vastes réseaux de contacts afin d'amener ce que les analystes politiques reconnaîtraient comme un "changement de régime".

Le programme qu'ils avançaient était articulé autour des mots d'ordre de "décentralisation", de "collégialité" et d'une Église plus "pastorale". Par le dernier terme, ils voulaient dire qu'ils voulaient s'éloigner de la ferme défense de l'enseignement moral catholique qui avait caractérisé le Pape Jean-Paul II et s'éloigner de l'approche qui a été vue depuis lors dans le Synode sur la Famille (Cool. Les slogans de la décentralisation et de la collégialité sont aussi une critique implicite de Jean-Paul II et de la manière dont il gouvernait l'Église. Jean Paul est arrivé au trône après le règne de Paul VI, quinze ans durant lesquels les conséquences radicales du Concile Vatican II ont été élaborées. La question de savoir si l'interprétation libérale du Concile par Paul VI était la bonne est aujourd'hui controversée (elle a été contestée par "l'Herméneutique de la Continuité" défendue par Benoît XVI) ; mais ce qui ne peut pas être contesté, c'est que les résultats du gouvernement de Paul VI ont été dans certains domaines malheureux. Près de 50.000 prêtres ont abandonné le sacerdoce au cours de ces années, les vocations à la vie religieuse en général, tant chez les hommes que chez les femmes, ont souffert d'un effondrement de la même ampleur, et il y a eu un rejet généralisé de l'enseignement de l'Église – et notamment de l'encyclique Humanae Vitae de Paul VI.

Le phénomène a été accentué par les nominations de Paul VI à l'épiscopat. Pour prendre un exemple aux États-Unis, la hiérarchie s'y est transformée par les nominations faites par le nonce archevêque Jadot, qui en sept ans (1973-1980) a réussi à nommer 103 évêques et à promouvoir 15 archevêques. Parmi ces derniers, les nominés qui se sont révélés particulièrement scandaleux comprenaient l'archevêque Hunthausen de Seattle, dont la direction a plus tard provoqué l'intervention du Vatican et l'imposition d'un coadjuteur, et surtout l'archevêque Weakland de Milwaukee, qui a finalement démissionné après avoir payé 450.000 dollars des fonds diocésains à un amant masculin qui le menaçait d'un procès. De telles conséquences d'un choix "libéral" de pasteurs ont été ressenties plus ou moins fortement dans de nombreux secteurs de l'Église mondiale.

Jean-Paul II est venu sur le trône pontifical avec la détermination d'arrêter la pourriture, et dans une large mesure il a réussi, mais il a laissé beaucoup de mécontents parmi ceux qui étaient de l'école de Paul VI. Comme Jean-Paul ne pouvait souvent pas compter sur la hiérarchie qu'il avait léguée, il suivait une politique de contrôle papal, et il n'avait guère d'autre choix que de restaurer l'enseignement orthodoxe et la vie religieuse catholique. Sans aucun doute, il a renforcé la discipline de l'Église, mais on peut se demander s'il peut être considéré comme un "centralisateur", par opposition à un parti qui cherche un esprit "collégial" dans l'Église. Le centralisme de Jean-Paul II, contre lequel les prélats du groupe de Saint-Gall prétendaient réagir, était une réponse à un état de chaos qui s'était manifesté par des moyens tout aussi centralisateurs. Il serait naïf de ne pas reconnaître que les slogans de décentralisation et de collégialité utilisés par le Groupe sont des mots de code pour un vaste programme libéral, qu'il convient de décrire.

Ceux qui ont observé la scène catholique au cours des trente dernières années reconnaîtront volontiers les noms des personnalités du groupe de Saint-Gall. Parmi les plus célèbres parmi ceux qui sont répertoriés par Pentin, les plus célèbres sont Danneels, avec l'érudit biblique et archevêque papabile du cardinal Carlo Maria Martini de Milan, et le théologien allemand Walter Kasper.

(Cool Voir ci-dessous, Chapitre 4.


Martini

Le plus illustre des noms de Saint-Gall et son leader incontestable fut Carlo Maria Cardinal Martini, pendant la majeure partie des années de Jean-Paul II et de Benoît XVI considéré comme la figure dominante de la faction libérale de l’Église. Une lecture des interviews et des écrits de Martini donne une idée de l’enthousiasme de Bergoglio pour son mentor déclaré ; de nombreux termes et phrases préférés du cardinal réapparaissent dans les propres écrits et discours du Pape François.

En 2008, Sandro Magister a décrit (9) le cardinal Martini comme étant habituellement "subtil et opaque", mais il a ajouté qu’il était parfois apparu en public. « À propos du célibat sacerdotal, par exemple, il dit et ne dit pas. Il en va de même pour les prêtresses. Et sur l’homosexualité. Et la contraception. Et quand il critique la hiérarchie de l’Église, il ne donne pas de noms, de personnes ou de choses. »

Mais cette année-là, Martini a donné une interview de livre (10) dans laquelle il a ouvertement contesté l’enseignement du Pape Paul VI sur la contraception dans Humanae Vitae. L’encyclique controversée de l’interdiction de la contraception, dit le cardinal, a causé de « graves dommages », et il lui reproche l’abandon de la pratique de la foi par de nombreux catholiques depuis 1968.

Le cardinal a particulièrement loué les réponses à l’encyclique des Conférences épiscopales autrichiennes, allemandes et nationales, en disant qu’elles « ont suivi un chemin que nous pouvons continuer aujourd’hui ». Cette « nouvelle culture de la tendresse » est « une approche de la sexualité plus libre de préjugés ».

En revanche, Jean-Paul II avait « suivi la voie d’une application rigoureuse » de Humanae Vitae. « Il ne voulait pas qu’il y ait de doutes sur ce point. Il semble qu’il ait même considéré une déclaration qui jouirait du privilège de l’infaillibilité papale. »

« Je suis fermement convaincu que l’Église peut montrer une meilleure voie qu’avec Humanae Vitae. Savoir admettre ses erreurs et les limites des points de vue antérieurs est un signe de grandeur d’âme et de confiance. L’Église retrouverait crédibilité et compétence. » (11)

Martini, qui mourut en 2012 quelques mois seulement avant que le Pape Benoît XVI annonce sa démission, était un jésuite italien, un éminent érudit biblique. Il a été archevêque de Milan pendant les années les plus productives du règne de Jean-Paul II, 1980 à 2002. En tant que figure la plus influente de l’Église catholique italienne, et en tant que chef de l’archidiocèse de Milan – voir traditionnellement un fort "papabile" – Martini a longtemps été considéré comme le candidat libéral idéal pour la papauté. Il a toutefois été arrêté dans sa course après un diagnostic d’une forme rare de la maladie de Parkinson. Il a démissionné de son siège en 2002, mais est resté la figure la plus importante de la gauche de l’Église en Europe.

Quelques heures seulement après sa mort en août 2012, le Corriere della Sera (12) a publié une dernière interview. Presque avec son dernier souffle Martini soutenait que l’Église en tant qu’institution a « 200 ans de retard ». Le cardinal a dit : « L’Église doit reconnaître ses erreurs et prendre un chemin de changement radical, en commençant par le Pape et les évêques. » C’était surtout dans le domaine des enseignements sexuels qui, selon lui, étaient à l’origine de la crise des abus sexuels commis. Dans l’interview, Martini a dressé la carte des politiques qui devaient être proposées par les libéraux dans les deux Synodes sur la Famille en 2014 et 2015, et qui ont ensuite été incorporées de manière plus ambiguë dans l’exhortation du Pape François, Amoris Laetitia : il a plaidé pour une approche plus personnelle et moins doctrinale de la morale sexuelle, a fait appel en particulier au cas des couples divorcés et remariés, qu’il a déclaré « avoir besoin d’une protection spéciale », et a exprimé sa dissidence par rapport à l’attitude traditionnelle de l’Église envers l’homosexualité.

(9) Chiesa Espresso, 3 Novembre 2008 : Sandro Magister, "Il Gesù del cardinale Martini non avrebbe mai scritto la ’Humanae Vitae’" (« Le Jésus du Cardinal Martini n’aurait jamais écrit ’Humanae Vitae’ ») http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/209045bdc4.html?eng=y

(10) Intitulé "Due in una carne. Chiesa e sessualità nella storia" ("Deux en une seule chair : Église et sexualité dans l’histoire"). Magister écrit : « Les deux auteurs étaient des féministes militantes dans les années 1970 et sont toutes deux historiennes, l’une d’elles est laïciste et l’autre catholique : Margherita Pelaja et Lucetta Scaraffia. »

(11) Le 14 juin 2017, le vaticaniste Roberto de Mattei a confirmé les rumeurs selon lesquelles le Pape François a l’intention de créer une commission « secrète » pour « réinterpréter » l’enseignement de Humanae Vitae « à la lumière de son Exhortation apostolique post-synodale, Amoris Laetitia ». Monseigneur Gilfredo Marengo, Professeur à l’Institut Pontifical Jean-Paul II, en sera le directeur. Marengo a dénoncé l’opinion selon laquelle la foi catholique est « imperméable aux questions et aux provocations du présent », et a commenté pendant les Synodes sur la Famille que dans le passé, l’Église a « présenté un idéal théologique trop abstrait sur le mariage, presque artificiellement construit, loin de la situation concrète et des possibilités effectives des familles telles qu’elles sont réellement ». https://rorate-­caeli.blogspot.com/2017/06/de-mattei-plan-of-reinterpretation-for.html

(12) Interview du P. Georg Sporschill SJ dans le Corriere della Sera, 1er septembre 2012, "L’addio a Martini : Chiesa indietro di 200 anni". http://www.corriere.it/cronache/12_settembre_02/le-parole-ultima-intervista_cdb2993e-f50b-11e1-9f30-3ee01883d8dd.shtml



Kasper

Alors que Martini était surtout connu en Italie, l'Allemand Walter Kasper est plus connu en Amérique du Nord, où il donne régulièrement des conférences et des interviews. Les livres de Kasper ont été traduits en anglais et publiés aux États-Unis pendant des décennies, et il est professeur invité à la Catholic University of America depuis 1983. Mais c'est comme l'homme qui a lancé la controverse la plus furieuse du pontificat du pape François que son nom lui succédera probablement.

Le Pape François invita Kasper à prononcer l'allocution principale au consistoire de février 2014, provoquant une série d'événements et une tempête de débats qui ne fait que s'accroître. C'est à ce consistoire qu'il présenta la « Proposition de Kasper » – que les catholiques divorcés et civilement remariés pouvaient être autorisés à recevoir l'absolution et la communion après avoir suivi un « processus pénitentiel », mais sans avoir besoin d'une promesse de s'abstenir des relations conjugales. Mais ce sommet de la carrière de Kasper fait suite à des décennies d'efforts pressants dans toutes les salles disponibles pour ce que l'on peut sans doute qualifier d'Agenda Martini.

Kasper s'opposa fermement et publiquement à la direction Wojtyla/Ratzinger de l’Église, même en tant qu'officier de la Curie. Pour la plus grande partie du règne de Jean-Paul II, et plus tôt comme étudiant et assistant du théologien radical P. Hans Küng à l'université de Tübingen, le nom de Kasper était synonyme du camp progressiste en Allemagne et dans la Curie. Faire pression pour l'acceptation de sa proposition pour les catholiques divorcés et remariés est devenu le cœur du travail public de Kasper ces dernières années, mais ce n'est pas avant l'élection de Jorge Bergoglio comme pape que l'objectif semblait possible.

Dans son tout premier discours de l'Angélus du dimanche 17 mars 2013 (13), le nouveau pape a donné ce qui était peut-être son signal le plus évident de la direction qu'il entendait prendre. En parlant du nouveau livre de Kasper, Mercy : The Essence of the Gospel and the Key to Christian Life, François a dit : « Au cours des derniers jours, j'ai lu un livre d'un cardinal – le cardinal Kasper, un théologien intelligent, un bon théologien – sur la miséricorde. Et ce livre m'a fait beaucoup de bien, mais ne croyez pas que je fais la promotion des livres de mes cardinaux ! Pas du tout ! Pourtant, cela m'a fait tant de bien, tant de bien... Le Cardinal Kasper a dit que le sentiment de miséricorde, que ce mot change tout. »

Lors d'une conférence à l'Université de Fordham (14), Kasper a raconté l'histoire d' « un vieux cardinal » qui, après cette allocution avait essayé d'avertir le pape que « il y a des hérésies dans ce livre ». Le nouveau pape, dit Kasper, lui raconta l'histoire et sourit en ajoutant pour le conforter : « Ceci entre dans une oreille et sort par l'autre. »

Dans un entretien avec Commonweal, Kasper a exposé sa position, affirmant qu'il était opposé à l'approche « rigoureuse » de la théologie morale du passé. Il a poussé la logique un peu plus loin, affirmant qu'un catholique divorcé et remarié était moralement obligé de ne pas renoncer à la nouvelle relation. La repentance au sens catholique traditionnel est parfois impossible, et même potentiellement pécheresse. Les gens « doivent faire de leur mieux dans une situation donnée », et s'il y avait des enfants issus du deuxième mariage, un couple qui observait l'exigence catholique traditionnelle aurait une culpabilité active en brisant la deuxième famille.

Alors que les Synodes sur la Famille approchaient, Kasper est devenu encore plus franc (15) lors d'un lancement de livre à Rome (16), adoptant un des slogans du lobby LGBT, à savoir que l'homosexualité ne devrait pas être soumise au « fondamentalisme ».

« Pour moi, cette inclination est un point d'interrogation : elle ne reflète pas le dessein originel de Dieu et pourtant c'est une réalité, parce que tu es né gay. »

(13) https://w2.vatican.va/content/francesco/en/angelus/2013/documents/papa-francesco_angelus_20130317.html

(14) https://www.ncronline.org/news/vatican/cardinal-kasper-popes-theologian-downplays-vatican-blast-us-nuns

(15) http://www.breitbart.com/national-security/2015/10/02/cardinal-kasper-gears-vatican-synod-born-gay/

(16) http://roma.corriere.it/notizie/cronaca/15_ottobre_01/teologo-riformista-kasper-gay-si-nasce-no-fondamentalisti-nome-vangelo-28db8158-6800-11e5-8caa-10c7357f56e4.shtml



Danneels

Godfried Danneels est certainement l’une des personnalités les plus en vue de ces hommes d’Église, et ce depuis plus de 30 ans à la tête non seulement du riche et influent archidiocèse bruxellois, mais aussi d’un réseau de contacts politiques, sociaux et judiciaires qui l’ont rendu immensément influent politiquement. Au cours de son long mandat, Danneels n’a jamais eu de mal à retenir ses opinions sur la plupart des sujets "chauds" qui préoccupent l’Église, en particulier dans les domaines de la moralité sexuelle, de l’avortement, de la contraception, de l’homosexualité et du mariage homosexuel.

Danneels était bien connu dans toute l’Europe pour son influence politique en faveur de la libéralisation des lois belges sur le sexe et le mariage. En 1990, il conseilla au roi Baudouin de Belgique de signer une loi légalisant l’avortement et refusa plus tard de retirer du matériel explicite d’éducation sexuelle – condamné comme pornographique par de nombreux parents – des écoles catholiques belges. Il a déclaré officiellement que la légalisation du mariage homosexuel en Belgique était une « évolution positive » (17). En mai 2003, il a écrit au Premier ministre Guy Verhofstadt, qui se préparait à son second mandat, pour féliciter le gouvernement de Verhofstadt pour « l’approbation d’un statut juridique pour une relation stable entre partenaires de même sexe ».

Quelques mois après son départ à la retraite, en avril 2010, Danneels était surtout sous un nuage de scandale, accusé d’avoir couvert un évêque protégé qui avouait avoir abusé sexuellement de son propre neveu mineur. En 2010 (18), il a été révélé – par la publication d’un enregistrement audio – que Danneels avait dit à la victime de se taire et de ne pas causer d’ennuis à l’évêque de Bruges, bientôt à la retraite, Roger Vangheluwe, suggérant même que la victime devrait « demander pardon ». Avant la sortie des enregistrements, Danneels avait nié avoir eu connaissance d’abus sexuels commis par des membres du clergé ou des dissimulations. Mais le prêtre dénonciateur, Rik Devillé, a affirmé plus tard qu’il avait averti Danneels de l’affaire Vangheluwe au milieu des années 1990 (19). Comme le délai de prescription légal était expiré, Vangheluwe n’a jamais été inculpé pour ses crimes, bien qu’il ait présenté des excuses publiques aux victimes.

Par la suite, une vague de plaintes de centaines de cas d’abus sexuels commis par des ecclésiastiques sur une période de vingt ans a provoqué l’intervention de policiers qui ont fait irruption dans la maison de Danneels et dans les bureaux diocésains. Des ordinateurs et des fichiers ont été saisis (20), y compris toute la documentation recueillie par la commission diocésaine sur les allégations d’abus. Le cardinal a ensuite été interrogé par les procureurs pendant 10 heures, mais aucune accusation n’a été portée.

Pour des raisons qui restent incertaines, les preuves saisies ont été déclarées irrecevables, les documents retournés à l’archidiocèse et l’enquête a été brusquement close. Cela malgré le fait que des individus avaient déposé près de cinq cents plaintes distinctes, dont plusieurs alléguaient que Danneels avait utilisé son pouvoir et ses relations pour protéger les préposés aux abus sexuels.

Peter Adriaenssens, le président de la commission sur les abus sexuels lancée par le successeur de Danneels, l’archevêque André Léonard, s’est plaint aux procureurs des raids, affirmant que son équipe avait perdu les 475 dossiers qu’ils avaient recueillis sur les allégations d’abus. La commission a été dissoute et aucune autre enquête n’a jamais été entreprise, bien qu’Adriaenssens ait dit qu’une cinquantaine de dossiers impliquaient Danneels.

En décembre de la même année, Danneels a déclaré à un comité parlementaire sur les abus sexuels qu’il n’ y avait jamais eu de politique de dissimulation pour les employés de bureau. L’archidiocèse de Malines- Bruxelles a par la suite présenté des excuses publiques pour son "silence" sur les abus sexuels commis par des membres du clergé sur des mineurs.

La retraite s’est avérée décevante pour Danneels, à cause d’un successeur, un conservateur Ratzingerien réputé, qu’il décrit comme « totalement inadapté à Bruxelles ». Avec l’élection de Joseph Ratzinger comme Pape Benoît XVI en 2005, l’étoile de Danneels semble s’être irrémédiablement effacée.

Mais le Conclave de 2013 l’a ramené à l’avant-scène de la politique ecclésiastique, le nouveau pape l’ayant invité à se joindre à lui sur la Loggia Saint-Pierre pour sa première apparition devant la foule. Il a eu le privilège d’entonner les prières propres à la messe d’investiture de François. Plus tard, le cardinal, que beaucoup avaient considéré "déshonoré", fut invité par le Pape François comme une faveur papale spéciale pour assister aux deux Synodes sur la Famille où il prit un rôle de premier plan. Danneels lui-même a décrit son dernier conclave comme « une expérience de résurrection personnelle ».

(17) Voir l’article dans LifeSiteNews, 5 juin 2013 : Hilary White, "Gay ’marriage’ a ’positive development’ : retired Belgian Cardinal Danneels". ("Le ’mariage’ gai un ’développement positif’ : le cardinal belge Danneels à la retraite") https://www.lifesitenews.com/news/gay-marriage-a-positive-development-retired-belgian-cardinal-danneels

(18) Article paru dans LifeSiteNews, 30 août 2010 : Hilary White, "Cardinal Danneels Urged Sex Abuse Victim to Silence : Secret Recordings". ("Le Cardinal Danneels a exhorté la victime d’abus sexuel au silence : Enregistrements secrets") https://www.lifesitenews.com/news/cardinal-danneels-urged-sex-abuse-victim-to-silence-secret-recordings

(19) Article paru dans le New York Times du 29 août 2010 : Steven Erlanger, "Belgian Church Leader Urged Victim to Be Silent". ("Le leader de l’Église belge a exhorté les victimes à garder le silence") http://www.nytimes.com/2010/08/30/world/europe/30belgium.html

(20) Article paru dans le Daily Mail du 25 juin 2010 : Colin Randall, "Police raid home of Belgian archbishop in sex abuse probe". ("La police effectue une descente chez l’archevêque belge dans une enquête sur les abus sexuels") http://www.dailymail.co.uk/news/article-1289283/Police-raid-home-Belgian-archbishop-sex-abuse-probe.html



"L’équipe Bergoglio" achève les travaux de Saint-Gall

Malgré les règles du secret absolu, il a été révélé après le Conclave de 2005 que l’obscur archevêque jésuite de Buenos Aires, Jorge Mario Bergoglio, avait été le second (21). Les membres du groupe de Saint-Gall étaient presque tous présents et travaillaient dur pour leur candidat. Et le soutien était important. Sur l’avant-dernier tour de scrutin, Bergoglio avait 40 voix contre 72 de Ratzinger. Paul Badde a dit que c’est le cardinal Meisner de Cologne qui avait « combattu passionnément » le groupe de Saint-Gall en faveur de Ratzinger, « et surtout le cardinal Danneels ». Un cardinal anonyme, qui tenait un journal des délibérations, déclara que le groupe se rapprochait : « Le jésuite argentin est arrivé au seuil numérique de 39 voix, ce qui, théoriquement, pourrait permettre à une minorité organisée de bloquer l’élection de tout candidat. » L’histoire en témoigne, et le groupe de Saint-Gall a reculé après 2005.

Mais le pontificat de Benoît XVI était tumultueux, surtout la dernière année, et avec sa renonciation surprise, que le groupe y ait participé ou non, ils ont vu une opportunité ultime. Avec la mort de Martini, et la plupart des membres du groupe arrivant dans les limites de l’âge limite pour participer à un Conclave, le temps manquait – ils savaient que c’était réellement leur dernière chance. Avec la période "sede vacante" qui précède un conclave, ne commençant officiellement que quelques jours avant le 80e anniversaire de Walter Kasper, certains ont demandé si ce n’était pas trop croire que le moment de la renonciation soudaine de Benoît n’était qu’une simple coïncidence. Le 80e anniversaire de Danneels ne devait venir que quelques mois plus tard, et Lehmann n’avait que trois ans de plus.

La question de faire campagne au Conclave est cruciale car les révisions du Pape Jean-Paul II l’interdisent expressément, sous peine d’excommunication automatique. Le document juridique pontifical de 1996 régissant les Conclaves, Universi Dominici Gregis, interdit spécifiquement ce genre d’activité et impose de lourdes peines tant à ceux qui font campagne qu’à celui qui donne son consentement aux militants. Et un pape excommunié n’est pas un pape.

UDG 81 dit : « Que les électeurs cardinaux s’abstiennent en outre de tous les pactes, accords, promesses et autres obligations qui pourraient les contraindre à donner ou refuser leur soutien à quiconque. » Jean Paul soutenait qu’un conclave doit être un événement religieux et non politique, et que les électeurs cardinaux doivent avoir recours à la prière et à l’inspiration du Saint-Esprit, et non au factionnalisme mondain, et encore moins d’une cabale qui aurait l’intention d’utiliser un conclave pour diriger l’Église de derrière le trône.

Malgré cette ambition réformiste, dans son livre de 2014 sur Bergoglio, Le Grand Réformateur, Ivereigh a écrit sur la campagne électorale ouverte qui s’est déroulée parmi un groupe de quatre cardinaux en 2013. Il s’agissait de trois anciens élèves de Saint-Gall : Walter Kasper, Godfried Danneels et le cardinal Karl Lehman. Parmi eux, cependant, il y avait l’héritier du représentant anglais du groupe, le cardinal Basil Hume, archevêque de Westminster. Hume était mort en 1999, mais son successeur idéologique et épiscopal était le cardinal Cormac Murphy O’Connor. Ivereigh a écrit que, bien qu’il ait plus de 80 ans, Murphy O’Connor a joué le rôle de recruteur des cardinaux votants anglophones pour la cause, pendant les congrégations générales et les engagements sociaux précédant le Conclave.

Bien que le Cardinal Bergoglio n’ait pas été lui-même membre du groupe de Saint-Gall, Ivereigh a dit qu’il a néanmoins donné verbalement son « consentement » à Murphy O’Connor pour être candidat au "Team Bergoglio", action également interdite par une interprétation stricte de l’Universi Dominici Gregis. Bien que les quatre cardinaux nommés par Ivereigh aient plus tard nié son allégation – et Ivereigh s’est engagé à éditer cela dans les futures éditions du livre – dans le cas au moins du Cardinal Murphy O’Connor ses propres déclarations antérieures contredisent le déni. Fin 2013, l’archevêque de Westminster donna une interview au Catholic Herald dans laquelle il reconnut non seulement qu’il avait fait campagne au Conclave, mais aussi qu’il avait obtenu l’assentiment de Bergoglio pour être leur homme.

L’article de Miguel Cullen dans l’édition du 12 septembre 2013 de l’Herald (22) dit : « Le cardinal a également révélé qu’il avait parlé au futur Pape en quittant la Missa pro Eligendo Romano Pontifice, dernière Messe avant le début du conclave, le 12 mars. »

Murphy O’Connor a dit : « Nous avons parlé un peu. Je lui ai dit qu’il avait mes prières et lui ai dit, en italien : « Fais attention. » Je faisais une allusion, et il réalisa et dit : « Si capisco – Oui, je comprends. » Il était calme. Il savait qu’il allait probablement devenir candidat. Je savais qu’il allait être Pape ? Non. Non. Il y avait d’autres bons candidats. Mais je savais qu’il serait l’un des meilleurs. » L’avertissement à Bergoglio d’être prudent semble certainement laisser entendre que Murphy O’Connor – et Bergoglio – savaient qu’il était au moins en train de contourner les règles.

Ceci est confirmé dans le même article du Herald où Murphy O’Connor est cité en disant : « Tous les cardinaux ont eu une réunion avec lui dans le Hall des bénédictions, deux jours après son élection. On est tous montés un par un. Il m’a accueilli très chaleureusement. Il a dit quelque chose comme : "C’est ta faute. Qu’est-ce que tu m’as fait ?" »

Dans un entretien avec l’Indépendant après le Conclave (23), Murphy O’Connor a également laissé entendre qu’un programme particulier avait été présenté à l’Argentin de 76 ans, qu’il devait réaliser en quatre ans environ. Le cardinal anglais a dit au journaliste et écrivain Paul Vallely (24) : « Quatre ans de Bergoglio suffiraient à changer les choses. » Un commentaire assez juste après le fait, mais c’est la même phrase qu’Andrea Tornielli a enregistrée dans La Stampa dans un article daté du 2 mars 2013, onze jours avant l’élection de Bergoglio : « Quatre années de Bergoglio suffiraient à changer les choses, chuchote un ami cardinal et de longue date de l’archevêque de Buenos Aires. »

La situation a été résumée récemment par Matthew Schmitz dans First Things (25), qui a dit : « Bien que Benoît soit encore en vie, François essaie de l’enterrer. »

(21) Article dans Limes, 31 août 2009 : Lucio Brunelli, "Così eleggemmo papa Ratzinger". ("Nous avons donc choisi le pape Ratzinger.") http://www.limesonline.com/cosi-eleggemmo-papa-ratzinger/5959

(22) Article paru dans The Catholic Herald, 12 septembre 2013 : Miguel Cullen, "Pope sent greetings to the Queen straight after his election, says cardinal". ("Le Pape a adressé ses salutations à la Reine tout de suite après son élection, dit le cardinal") http://www.catholicherald.co.uk/news/2013/09/12/pope-sent-greeting-to-queen-straight-after-his-election-says-cardinal/

(23) Article dans The Independent, 31 juillet 2013 : Paul Vallely, "Pope Francis puts people first and dogma second. Is this really the new face of Catholicism ?" ("Le Pape François place les gens au premier plan et le dogme au second plan. Est-ce vraiment le nouveau visage du catholicisme ?") http://www.independent.co.uk/voices/comment/pope-francis-puts-people-first-and-dogma-second-is-this-really-the-new-face-of-catholicism-8740242.html

(24) Article paru dans La Stampa du 2 mars 2013 : Andrea Tornielli, "Tentazione sudamericana per il primo Papa extraeuropeo". ("Tentation sud-américaine pour le premier Pape non européen") http://www.lastampa.it/2013/03/02/italia/cronache/tentazione-sudamericana-per-il-primo-papa-extraeuropeo-XvX5JzVJsZR6Sf99SmPAQJ/pagina.html?zanpid=2310082555195880448

(25) Article paru dans First Things, 22 mai 2017 : Matthew Schmitz, "Burying Benedict". ("Enterrer Benoît") https://www.firstthings.com/web-exclusives/2017/05/burying-benedict
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